Autant le dire tout de suite, le Beur parfois mal aimé dans son pays d’adoption ne l’est pas moins dans
son pays d’origine. On est au mois de mai (la saison du Beur commence là), il fait beau, quelques lycéens
lézardent à la terrasse d’un de ces lieux où l’on mange vite et mal. Le Beur arrive dans son cabriolet
rutilant (le Beur ne peut se souffrir que dans un cabriolet, allemand de préférence), la musique du dernier
rap poussée à fond (« dernier » est à souligner). Il passe une première fois au ralenti et, afin qu’on ne le
rate pas, refait un tour de piste. Sa musique fait autant de boucan que la sirène des pompiers new-yorkais
mais on ne sait jamais, il faut compter avec les sourds. Tout le monde a pu le voir, enfoncé dans le cuir
de son siège, un bras coulé le long de la portière, affectant l’air nonchalant d’un chevalier sur sa monture.
Une fois celle-ci remisée, avec le même air, plus la démarche étudiée qui va avec, il débarque sur la terrasse.
A propos de chevalier, chacun aura pu constater que celui-ci est, comme il se doit, adoubé (autrement
dit griffé) de pied en cap : casquette D&G en guise de heaume, lunettes de soleil Ray Ban, bustier Armani,
culotte Ralph Lauren, pieds Converse – c’est écrit en toutes lettres, il suffit de lire. N’oublions pas, à la
ceinture, en place de l’épée, l’i Pod dernier cri. Notre Beur s’échoue sur un siège, en face des lycéens.
Comme la grenouille de la fable, ne voulant pas passer pour une chétive pécore, il s’étire, s’enfle, se donne
du volume, il joue des bras, allonge la jambe, une cuisse lancée sur l’accoudoir du fauteuil. Il soulève les
Ray Ban sur son front pour planter son regard sur le groupe des lycéens, précisément sur une blanche
agnelle blonde. Car ses yeux sont à cette minute ceux du loup affamé de Tex Avery. Un regard qu’il a
importé d’Aubervilliers en même temps que la BM et les D&G, Armani, Converse en toc. Un regard qui,
là-bas, cité Gagarine, bloc 6, fait des ravages. Ici, le magnétisme n’opère pas : la blanche agnelle blonde
n’en a que pour ses révisions du bac. Pas plus que ses compagnons de tablée, elle n’a seulement daigné
jeter un œil sur lui. Il les entend réciter des formules, se poser des questions, jouer à l’examinateur vicieux,
au candidat en panne. Le Beur n’y croit pas. Ces bouffonneries lui échauffent la bile. Ça commence à
bouillir sous la fausse casquette D&G. D’autant qu’à côté, l’oral du bac tourne à la farce et que l’agnelle
se tord de rire. Le Beur est carrément vexé, il a les nerfs à vif, une bordée d’injures lui vient sur la langue,
les muscles de ses poings se raidissent, ses yeux lancent des flammes, il se frotte le museau d’une patte
fébrile, il n’y tient plus, fonce vers la table des lycéens, pointe un doigt sur la fille, crache « Toi la s…, je te
b… quand tu veux. » Emoi des lycéens, souffle coupé, affolement, l’épreuve pas prévue ni à leur jeu,
ni au programme de l’examen. « Viens, on y va ». Et notre loup, sans autre forme de procès, de saisir par
un bras l’agnelle afin de l’emporter au fond du bois pour la…
Procès il y eut -et en bonne forme- et, avant cela, émeute, échange d’injures et de brutalités
sur la terrasse, entre le Beur et un copain de lycée de la demoiselle, entre le Beur et le
directeur de l’établissement. Au procès, notre Beur agita son drapeau français sous le nez
des parents français de la fille avec un clin d’œil entendu, l’air de dire « entre nous, n’est-ce
pas, on ne va pas se chercher des crosses ». Au juge, il demanda d’oublier son patois vu
qu’il y entravait que dalle et de faire sa loi dans la langue de Voltaire. Disons de Doc
Gyneco. Dans sa supplique, il se fendit néanmoins de l’équivalent en arabe de « mon frère », histoire de montrer qu’il n’avait pas complètement brûlé le drapeau des ancêtres. Ce « mon frère » mit le juge en fureur. Dans le français le plus pur et le plus châtié, le juge lui fit observer qu’il n’y avait aucune chance pour qu’il fût son frère, ne provenant pas, lui, du fin fond d’un
bled perdu où ne se trouvent que des cul-terreux de son espèce. Là-dessus, la sentence
tomba : trois mois de prison ferme.