Concours

Recommander

Dimanche 28 janvier 2007 7 28 /01 /Jan /2007 18:06
Autant le dire tout de suite, le Beur parfois mal aimé dans son pays d’adoption ne l’est pas moins dans 
son pays d’origine. On est au mois de mai (la saison du Beur commence là), il fait beau, quelques lycéens 
lézardent à la terrasse d’un de ces lieux où l’on mange vite et mal. Le Beur arrive dans son cabriolet 
rutilant (le Beur ne peut se souffrir que dans un cabriolet, allemand de préférence), la musique du dernier 
rap poussée à fond (« dernier » est à souligner). Il passe une première fois au ralenti et, afin qu’on ne le 
rate pas, refait un tour de piste. Sa musique fait autant de boucan que la sirène des pompiers new-yorkais 
mais on ne sait jamais, il faut compter avec les sourds. Tout le monde a pu le voir, enfoncé dans le cuir 
de son siège, un bras coulé le long de la portière, affectant l’air nonchalant d’un chevalier sur sa monture. 
Une fois celle-ci remisée, avec le même air, plus la démarche étudiée qui va avec, il débarque sur la terrasse. 
A propos de chevalier, chacun aura pu constater que celui-ci est, comme il se doit, adoubé (autrement 
dit griffé) de pied en cap : casquette D&G en guise de heaume, lunettes de soleil Ray Ban, bustier Armani, 
culotte Ralph Lauren, pieds Converse – c’est écrit en toutes lettres, il suffit de lire. N’oublions pas, à la 
ceinture, en place de l’épée, l’i Pod dernier cri. Notre Beur s’échoue sur un siège, en face des lycéens. 
Comme la grenouille de la fable, ne voulant pas passer pour une chétive pécore, il s’étire, s’enfle, se donne 
du volume, il joue des bras, allonge la jambe, une cuisse lancée sur l’accoudoir du fauteuil. Il soulève les 
Ray Ban sur son front pour planter son regard sur le groupe des lycéens, précisément sur une blanche 
agnelle blonde. Car ses yeux sont à cette minute ceux du loup affamé de Tex Avery. Un regard qu’il a 
importé d’Aubervilliers en même temps que la BM et les D&G, Armani, Converse en toc. Un regard qui, 
là-bas, cité Gagarine, bloc 6, fait des ravages. Ici, le magnétisme n’opère pas : la blanche agnelle blonde 
n’en a que pour ses révisions du bac. Pas plus que ses compagnons de tablée, elle n’a seulement daigné
jeter un œil sur lui. Il les entend réciter des formules, se poser des questions, jouer à l’examinateur vicieux, 
au candidat en panne. Le Beur n’y croit pas. Ces bouffonneries lui échauffent la bile. Ça commence à 
bouillir sous la fausse casquette D&G. D’autant qu’à côté, l’oral du bac tourne à la farce et que l’agnelle 
se tord de rire. Le Beur est carrément vexé, il a les nerfs à vif, une bordée d’injures lui vient sur la langue,
les muscles de ses poings se raidissent, ses yeux lancent des flammes, il se frotte le museau d’une patte 
fébrile, il n’y tient plus, fonce vers la table des lycéens, pointe un doigt sur la fille, crache « Toi la s…, je te 
b… quand tu veux. » Emoi des lycéens, souffle coupé, affolement, l’épreuve pas prévue ni à leur jeu, 
ni au programme de l’examen. « Viens, on y va ». Et notre loup, sans autre forme de procès, de saisir par 
un bras l’agnelle afin de l’emporter au fond du bois pour la…

 

Procès il y eut -et en bonne forme- et, avant cela, émeute, échange d’injures et de brutalités 

sur la terrasse, entre le Beur et un copain de lycée de la demoiselle, entre le Beur et le

directeur de l’établissement. Au procès, notre Beur agita son drapeau français sous le nez

des parents français de la fille avec un clin d’œil entendu, l’air de dire « entre nous, n’est-ce

pas, on ne va pas se chercher des crosses ». Au juge, il demanda d’oublier son patois vu

qu’il y entravait que dalle et de faire sa loi dans la langue de Voltaire. Disons de Doc

Gyneco. Dans sa supplique, il se fendit néanmoins de l’équivalent en arabe de « mon frère », histoire de montrer qu’il n’avait pas complètement brûlé le drapeau des ancêtres. Ce « mon frère » mit le juge en fureur. Dans le français le plus pur et le plus châtié, le juge lui fit observer qu’il n’y avait aucune chance pour qu’il fût son frère, ne provenant pas, lui, du fin fond d’un

bled perdu où ne se trouvent que des cul-terreux de son espèce. Là-dessus, la sentence

tomba : trois mois de prison ferme.

Par Gilbert Torrès - Publié dans : entreleslignes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 21 janvier 2007 7 21 /01 /Jan /2007 09:37
Pour revenir sur les Y EN A MARRE de Tel Quel, trois chapitres sont consacrés à l’automobile ou à la 
conduite et plus sûrement à l’hécatombe qui résulte de l’une et de l’autre. Petit tour d’horizon.

 

« Les Petits Taxis ». Chaque ville a les siens, avec sa propre couleur : bleu, rouge, beige, etc.  Ce sont 
partout les mêmes petites Peugeot ou Fiat surmontées d’une galerie où un panneau annonce : Petit Taxi. 
Et ce sont partout les mêmes poules naines qui foncent, tête baissée, s’encastrer dans les moindres trous
de la circulation. Grimpez, c’est parti. Dans une seule course, vous avez tout un Luna Park : grand huit, 
chenille, chevaux de bois et auto-tamponneuses. Vous descendez les jambes en coton, le cœur au bord 
des lèvres, la cervelle tourneboulée. Frissons garantis. Alors que Tel Quel s’écrie « Y EN A MARRE des 
chauffeurs qui vous empêchent de mettre la ceinture de sécurité » me laisse pantois. D’autant que chacun 
sait que, côté passager, à la place du mort donc (l’expression prend ici tout son sens), la ceinture de 
sécurité n’est qu’un truc crasseux qui pendouille que personne n’aurait l’idée d’enfiler sauf à vouloir 
sortir avec le buste barré du grand cordon de la légion d’honneur. Tel Quel, il est vrai, recommande aux 
chauffeurs d’y « passer un coup de chiffon ». Je leur dirai plus volontiers : a) Pitié, pas de tour de manège 
ni de sensations fortes b) Mettez donc en route le compteur c) S’il vous plaît, arrêtez votre cassette, 
ce type [un prédicateur] qui hurle me brise les tympans.

 

« Les Grands Taxis ». On l’aura compris : c’est le modèle au-dessus. Au niveau taille seulement. Car pour 
le reste ils sont dans le même état que leurs petits frères, c’est-à-dire mauvais. Après mes poules naines, 
voici les « vaches folles ». C’est ainsi qu’on les surnomme par ici, ce qui donne une idée. Avec eux, une 
course n’est pas en un quart d’heure le condensé d’une nuit de fête foraine. C’est pire. Ça tient du lâcher 
de taureaux dans les rues de Pampelune, du rodéo dans un bled perdu du Wyoming. Sur trois cents 
kilomètres, c’est une épreuve. Tel Quel dénonce leurs « chauffards » et déplore qu’ils puissent emporter 7
 passagers sans ceinture de sécurité (bis). Amis de Tel Quel, celle-ci n’est pas nécessaire. Quand vous 
êtes coincé comme une sardine dans sa boîte entre deux matrones dodues, 1°/ vous avez mieux qu’une 
ceinture de sécurité, vous êtes enfoui dans des air bags de chair 2°/ vous ne bougez pas plus que la 
cargaison d’un cargo dans une mer par force 9. Certes, vous étouffez un peu mais… Vous arrivez vivant 
à destination, à Marrakech par exemple. Vous êtes un miraculé. Croyant ou athée, musulman ou pas, vous
filez illico faire vos dévotions aux sept saints dont les ridicules symboles se dressent (ce n’est pas un 
hasard) le long de la station des Grands Taxis.

« L’hécatombe sur les routes ». Pour parvenir au « plus beau pays du monde » (slogan d’une campagne du ministère

du tourisme qui a bien fait rigoler les Marocains), vous avez traversé l’Espagne. Vous avez compris pourquoi ce pays

était une pépinière de pilotes champions du monde. Vous vous êtes dit « c’est tous les petits frères d’Alonso ou

quoi ? » ou « tiens, ce doit être jour d’entraînement ». Vous débarquez au Maroc et vous n’avez pas roulé vingt

kilomètres que vous révisez votre jugement. Vos Espagnols casse-cou vous semblent subitement bien sages et policés.

C’est que vous êtes passé d’une course de rallye ou de formule 1 à une course de stock-car. Ça fait une différence.

D’un côté, ça va vite, c’est sportif et périlleux mais il y a des règles, de l’autre il n’y en a plus. Voilà, vous êtes au

Maroc. Et c’est meurtrier. Alors, oui, Y EN A MARRE comme le clame Tel Quel des 4 000 victimes par an et de tous

 ces s’en-fout-la-mort qui foncent à tombeau ouvert… le leur mais aussi le vôtre.

Par Gilbert Torrès - Publié dans : entreleslignes
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mercredi 17 janvier 2007 3 17 /01 /Jan /2007 16:33
Au Maroc, Tel Quel est un hebdo du genre poil à gratter qui tantôt m’enthousiasme, tantôt me donne des 
démangeaisons. Sa devise : Le Maroc tel qu’il est, rien de moins. En guise de cadeau de fin d’année, 
Tel Quel nous a offert un numéro double, sans doute un pour la fête de Noël et un pour celle de l’Aïd. 
En une, un énorme Y EN A MARRE en lettres jaunes sur fond noir suivi de l’inventaire de « tout ce qui 
n’est plus acceptable, tout ce qui doit changer ». En tout 90 motifs de grogne réunis dans un dossier 
(« énervé » est-il précisé) de 20 pages. Dans son chapeau, Ahmed R. Benchemsi, nous assure que, des 
motifs de grogne, « il y en a sans doute des centaines d’autres », ce qui nous promet encore de bons 
moments. La fête n’est pas finie.

 

Qu’on me permette de trier dans ce florilège quelques-un de ces Y EN A MARRE et de les commenter.

 

« Le baisemain royal ». Tel Quel nous dit que s’il ne l’impose à personne, le Roi ne l’interdit pas non plus. 
Et de décrire des situations « comiques » entre ceux qui, ratant la main, baisent « l’avant-bras, le coude 
ou qui, plongeant au jugé, atterrissent autour de l’aisselle ». Je dis : pas touche ! Pour un étranger, 
républicain de surcroît, ces manières sont délicieusement exotiques. J’étais l’autre jour en compagnie 
d’un ami touriste à la terrasse d’un café. A la table voisine, un vénérable vieillard, bien droit, noble port 
de tête, celle-ci comme couronnée du capuchon de sa djellaba. S’approche un homme qui s’incline et lui 
baise l’épaule. Yeux ronds de mon ami. C’est aussi cela, le Maroc, et c’est cet insolite que les touristes 
aiment à y saisir sur le vif.

 

« Les fonctionnaires arrogants ». Tel Quel nous les dépeint « ton hautain, regard condescendant, mauvaise humeur ».
 Rien à retoucher au portrait. J’étais l’autre jour aux colis postaux. Deux malheureux Espagnols s’escrimaient pour 
expliquer qu’ils voulaient expédier un paquet en leur bonne ville de Santander. Deux Don Quichotte battant des ailes 
devant une postière aussi raide et murée qu’une vieille tour de Castille sur son roc. Tour aveugle : le spectacle de nos 
Ibères n’ayant pas l’heur de lui plaire, elle déportait son regard accablé ailleurs. Je jouai les Zorro, la tour se fendit 
d’un « douane » aussi laconique qu’exaspéré. Je traduisis « aduana » et nous furent trois Don Quichotte atteints de
 la même perplexité. Sur un ton mouillé de sirop, je demandai à notre acariâtre pythie où nichait « douane ». « Là » 
cracha-t-elle dans un mouvement de menton. Je poussai mes Espagnols vers un bureau (seconde station de leur 
chemin de croix) où je les abandonnai pour prendre ma place dans la file des retraits de colis. L’homme de Santander
 rappliqua, la mine défaite. « Douane » n’avait pas davantage que la Tour le goût du mime et arborait le même visage 
de forteresse impénétrable à la langue de Cervantès. Je repris du service, cape et épée, euh… fleuret moucheté. 
« Remplir papier » souffla Douane. Je m’exécutai sous la dictée de nos Espagnols frémissants. « Ouvrir paquet » 
susurra Douane. Nos Espagnols, leur sang par terre. J’entrai en plaidoirie : Mais, Madame, paquet bien ficelé, joli 
paquet, ouvrir c’est défaire, qui va refaire ? Douane pointa le doigt accusateur du jugement dernier en direction de nos
 Ibères au bord de l’asphyxie. Pitié, je vous en conjure, chère Madame, des touristes, ce sont des touristes qui… 
Y a quoi dedans ? Qué hay dentro ? Un tapis, de l’artisanat marocain, un souvenir de votre beau pays… Combien ? 
Cuanto vale ?  Franchement, mille dirhams, un petit tapis de rien du tout, vous n’allez pas leur faire déballer ça… 
Je passe sur les courbettes, caresses, baisemain… enfin presque. Pour finir, l’homme de Santander me saute dans les 
bras, m’étreint tandis que sa femme écrase une larme de reconnaissance. Je parierais qu’ils auraient crié avec Tel Quel 
« Y EN A MARRE des fonctionnaires arrogants ».

 

Par Gilbert Torrès - Publié dans : entreleslignes
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Jeudi 11 janvier 2007 4 11 /01 /Jan /2007 09:13

J’ai envie de revenir sur ce POT FÊLÉ (le conte chinois résumé dans l’article précédent) que, dans son envoi, 
l’amie Antarane Tcherkeslian avait fait suivre d’un hommage à la diversité humaine et à la tolérance, ce qui 
nous réjouit l’un et l’autre ainsi que bon nombre de nos amis. Je ne reviendrai pas sur une lecture « économique » 
du conte –je ne crois pas que l’on puisse aujourd’hui faire une lecture philosophique ou morale du monde 
sans en passer par là, qu’il n’est surtout pas question d’en laisser le soin aux « spécialistes », qu’il est nécessaire 
que nous récupérions (puisque l’économie nous englobe qu’on le veuille ou non dans ses algorithmes) un espace 
de réflexion critique et une possibilité de contestation. Nous vivons sous le régime du tout économique que l’on peut 
assimiler à une forme de tyrannie, j’allais dire « douce » parce que j’y ai une place et que celle-ci est assez 
confortable, je dirais « cruelle » si j’en étais comme beaucoup exclu. Ce régime du tout économique aboutit 
au tout marchandise et c’est en cela qu’est sa perversion :  tout a donc une valeur marchande, monnayable,
 y compris l’homme. Ce régime du tout économique prétend faire notre bonheur en répondant à nos besoins 
matériels, en nous offrant ses marchandises. C’est avoir du bonheur une vision étroite que de ne le percevoir
qu’à travers la satisfaction de biens de consommation et c’est se faire une piètre idée de l’homme que 
de ne le considérer qu’à travers ce désir-là. C’est la vision et l’idée qui fondent la publicité, bras armé du 
tout économique. L’homme, sous un tel régime, est consommé en tant que produit, objet utilitaire ou jetable, 
en même temps qu’il assure la survie du régime en tant que consommateur. Cette double dialectique fait le 
succès de l’économie de marché, version libérale, autrement dit capitaliste débridée. Naturellement, elle fait 
aussi pas mal de dégâts. Quand des êtres humains ne sont plus estimés qu’à travers ce prisme, c’est-à-dire 
leur possibilité d’être consommés (par le régime) ou consommateurs, beaucoup en conçoivent comme 
le « pot fêlé » du conte de la tristesse et de la honte, ce qui les conduit à des haines et des violences
à la mesure de leur frustration. Laissons-là cette longue digression (heureusement que j’avais promis de 
ne pas reparler d’économie !) et faisons un retour sur la diversité humaine et la tolérance qui nous réjouissent 
Antarane et moi. A ce que je lis, elles ne se portent pas fort en France, pas plus qu’ailleurs sans doute.
 Je suis allé l’autre jour sur le blog de Pierre Assouline (je rappelle que, vivant à l’étranger, je n’ai pas une 
foule de quotidiens ou de librairies à ma disposition) intitulé La république des livres, ce qui n’est pas 
fait pour me laisser indifférent. Assouline y faisait un article sur un écrivain que je n’ai jamais lu, Pascal Sevran. 
A vrai dire, il n’y faisait pas une critique de son dernier ouvrage mais il rapportait des propos tenus par 
l’auteur au cours d’une interview. Des propos (contenus dans son livre) autour de la bite des Noirs qu’il 
suggérait de stériliser, tout le malheur de l’Afrique venant de là. Oui, je sais, vous vous demandez ce qui a pu 
pousser Assouline à faire de ça le fond (c’est le mot) de son papier, d’autant que le livre en question, paru 
en janvier, ne justifiait plus d’un lancement et pourquoi il a fait le choix de ce sujet. Je me le demande 
encore moi-même. 
Ce que je puis dire c’est qu’à cette lecture j’ai frémi. Cela signifie-t-il qu’aujourd’hui, en France, la parole 
raciste non seulement n’est plus comprimée mais qu’elle s’étale noir sur blanc dans des livres (qu’importent ce
 qu’ils valent) et des journaux ? Je crains que ce ne soit le cas. J’ai eu la tentation de lire les nombreux 
commentaires de lecteurs de l’article d’Assouline. Ce n’était qu’étalage d’injures et de haine. Sous prétexte de 
s’indigner du racisme de Pascal Sevran, on le couvrait d’insultes, notamment homophobes, certains allant 
jusqu’à regretter que sa mère n’ait pas été stérilisée, etc. Ce déferlement de haine et de racisme comme réponse
 à de la haine et du racisme me paraît le fait d’une société malade. Comme on peut supposer a priori que les 
visiteurs d’un blog « littéraire » (j’ose à peine l’écrire) se recrutent parmi des gens moyennement cultivés (ce 
que confirment les textes dans leur forme) il y a de quoi s’inquiéter.
 
Par Gilbert Torrès - Publié dans : entreleslignes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 17 décembre 2006 7 17 /12 /Déc /2006 08:36
J’ai transmis à certains d’entre vous le conte chinois que mon amie Antarane Tcherkeslian m’a envoyé de 
Nouvelle-Calédonie. Quelques-uns le connaissaient déjà, moi pas. 
Ce POT FÊLÉ raconte l’histoire d’une vieille femme qui, deux années durant,  transporte sur son cou, 
au bout d’une perche, deux pots, l’un en parfait état, l’autre fêlé, de sorte que ce dernier, à chaque voyage, 
perd la moitié de son eau. Le pot intact est naturellement fier de ses services, le fêlé est plein de tristesse 
de n’accomplir que la moitié de sa tâche. Il s’adresse à la vieille femme : 
« J’ai honte de moi-même parce que la fêlure sur mon côté laisse l’eau s’échapper tout le long du
 chemin de retour vers la maison ».  La vieille femme sourit : « As-tu remarqué qu’il y a des fleurs sur ton 
côté du chemin et qu’il n’y en a pas de l’autre côté ? J’ai toujours su à propos de ta fêlure alors j’ai semé 
des graines de fleurs de ton côté du chemin et, chaque jour, lors du retour à la maison, tu les arrosais. 
Pendant deux ans, j’ai pu ainsi cueillir de superbes fleurs pour décorer la table. Sans toi, étant 
simplement ce que tu es, il n’y aurait pu y avoir cette beauté pour agrémenter la nature et la maison. »

 

               Comme souvent, un petit conte de rien du tout porte en lui une richesse de sens qui équivaut à 
vingt sommes philosophiques. C’est peut-être là qu’est la force indépassable de la littérature. Par les 
temps qui courent (comme on dit) ce conte-ci donne particulièrement à penser. Car ces temps sont 
durs aux « fêlés ». Si l’on en croit l’idée que s’en fait par exemple l’économie, l’homme d’aujourd’hui 
se doit d’être « intact » et de pouvoir remplir son rôle sans défaillance. Sous prétexte de compétition, 
de rentabilité, elle réclame des travailleurs performants à 100% et au-delà si possible, oubliant que 
l’homme n’est pas cette parfaite mécanique à produire de la matière grise ou de la force musculaire. 
Plus que jamais, la « fêlure », la défaillance pourtant si consubstantielles à l’humain sont devenues 
des marques d’infamies. (Notez que je fais allusion ici aux « pots » qui ont encore la chance de servir, 
d’être utilisés, je ne parle pas de tous ces pots que cette idéologie économique délirante a brisés et 
condamnés à la casse). Alors on est touché par les mots de consolation de la vieille femme à son pot fêlé.
 On se dit que le monde irait mieux si le système économique dans lequel nous sommes révisait sa vision 
strictement utilitaire de l’homme, s’il acceptait comme cette vieille femme de considérer que certaines 
pertes (de rentabilité) peuvent générer des gains d’une nature nettement plus élevée (contribuer à faire 
un monde plus habitable). Mais peut-on espérer que les idéologues de cette économie délirante lèvent 
enfin leur nez de leurs courbes de rentabilité et qu’ils portent enfin un regard sur le monde, 
peut-on espérer que ce faisant ils seront capables de voir et de reconnaître les dégâts que leurs normes 
y ont créés ? Faudra-t-il que la horde des tristes, des honteux, des pots fêlés et des pots cassés les tire, 
un revolver sur la tempe, de la contemplation hypnotique de leurs résultats boursiers pour qu’ils lèvent 
un œil sur le monde, pour qu’ils admettent d’abord que derrière leurs chiffres il y a des hommes, qui sont 
ce qu’ils sont, qu’ensuite de leurs faiblesses, leurs manques, leurs fêlures on peut faire pousser des fleurs 
et agrémenter la vie.

 

               Propos de naïf, direz-vous. Je vous l’accorde volontiers. C’est ce que sont les vrais rebelles. A la 
façon d’Elizabeth Stromme (Série noire, Gallimard) qui vient de mourir dont J-P. Manchette disait 
qu’il fallait la « louer pour avoir trouvé un ton détendu pour faire passer un point de vue apocalyptique »
 (cf nécrologie de Patrick Raynal, in Le Monde 15/12/ 06).

 

Par Gilbert Torrès - Publié dans : entreleslignes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Calendrier

Juin 2012
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30  
<< < > >>

Recherche

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus